Marie Claire HANOCQ
Bonjour,
Je me nomme Marie Claire HANOCQ, j’ai vingt-sept ans en ce jour de septembre 1753 et le malheur vient de s’abattre sur moi. Le déshonneur va suivre et je crains autant la colère de père que celle de Monsieur le curé.
J’ai été baptisée le 6 mai 1726 à Sains-lès-Fressin. Je crois en Dieu, je vais à la messe et me confesse régulièrement, même si, jusqu’alors, je n’avais que peu de choses à me reprocher.
Sains-lès-Fressin est une petite paroisse où ma famille est établie depuis des générations et où tout le monde se connait.
Mon père se nomme Jacques HANOCQ, il est marchand de bois et ma mère est Catherine BRANQUART, son épouse.
Nous sommes une famille plutôt aisée de Sains-lès-Fressin et nous sommes parents avec beaucoup d’autres familles anciennes du village.
Mon parrain est Louis CORDIER et ma marraine est Marie Claire DEWAILLY. Elle m’a donné ses prénoms. Les « DEWAILLY » sont apparentés à la famille de ma mère.
Le curé qui m’a baptisé est Ernest François CARON. C’est toujours lui, aujourd’hui en 1753, le curé de notre paroisse.

Transcription de l’acte de baptême de Marie Claire HANOCQ
Acte de baptême Marie Claire HANOCQ 6 mai 1726 Sains les Fressin
L’an de grâce mil sept cent vingt six, le six de
may est née une fille de légitime mariage de
Jacques Hanocq et de Catherine Branquart ses père
et mère, et le même jour par moi soussigné
curé de Sains a été baptisée, au baptême duquel
Louis Cordier natif de Fontaine les Tallon [Fontaine l’Etalon] a
été parrain et Marie Claire de Wailly a été
marraine, natif de ce lieu de Sains, et luy ont
donné le nom de Marie Claire, en foy de
quoy ils ont signé avec moy.
Louis Cordier
Claire Dewailly EF Caron Curé de
Sains
–
Père et mère avaient déjà eu six enfants avant moi, qui suis le septième.
Après moi, le 25 octobre 1728 est née Maris Agnès, mais elle vivra moins d’un mois.
Mère a son dixième et dernier enfant, Jean Baptiste, le 13 août 1730. Je n’ai que quatre ans et je ne me rends pas bien compte que mère a donné la vie à son premier enfant dès 1718. Elle avait porté dix enfants en douze ans, je l’admirais beaucoup.
J’ai toujours beaucoup aimé Jean Baptiste mon petit-frère. Je l’ignorais, mais il deviendra l’ancêtre de l’auteur de ces lignes.
Une jeune fille à marier
J’ai grandi en aidant ma mère et j’ai beaucoup joué avec les enfants du village.
J’ai dix-huit ans le 14 juin 1744 quand je suis marraine de Jean François HANOCQ, un cousin.
Le 8 mai 1747, à l’âge de vingt-et-un ans, je suis à nouveau marraine, de Marie Joseph COUVREUR, une nièce, cette fois ci.
Ces baptêmes sont l’occasion de montrer au village que je suis une jeune fille à marier.
Et c’est sous cette appellation de jeune fille à marier, que je suis à nouveau marraine de Marie Angélique Joseph BRANQUART, le 6 août 1751, à l’âge de vingt-cinq ans.
Je suis de plus en plus âgée et inquiète, mais j’ai rencontré un garçon appelé Pierre DELEPINE, qui s’intéresse à moi et avec qui j’aime à passer du temps.
Mais aujourd’hui, en septembre 1753, il est la cause de tous mes malheurs.
Nous voulions nous marier, nos parents étaient d’accord, et je lui ai cédé, peut-être un peu tôt, mais ce n’était pas grave puisque nous allions nous marier.
Mais voilà, aujourd’hui, Monsieur le curé m’a annoncé que ce mariage était impossible car Pierre et moi étions parents…
Quel malheur !
Dispense pour consanguinité
Que va dire Pierre ? Que vont dire père et mère quand ils sauront que je suis enceinte ?
Je l’ai confessé à Monsieur le curé, qui m’a beaucoup grondé, mais m’a dit qu’il allait faire vite.
Je ne sais pas ce qu’il peut faire, la honte va bientôt être sur moi. Monsieur le curé m’a beaucoup consolé et beaucoup aidé. Le 24 septembre 1753, nous avons, Pierre et moi, signé une lettre pour Monseigneur l’Evêque de Boulogne pour demander une dispense pour consanguinité.
On m’a posé des tas de questions et toute la famille a été mise au courant, quelle honte !
Je ne sais pas où est Boulogne, et je ne connais pas Monseigneur l’Evêque, mais j’espère qu’il nous répondra vite.

Transcription du courrier adressé à l’évêque de Boulogne
A
Monseigneur
Monseigneur l’illustrissime
et révérendissime Evêque de Boulogne
supplient très humblement Pierre Joseph Delépine, journalier
et ouvrier de bois, fils de feu Jean et de feu Marie
Margueritte Lefebvre d’une part et Marie Claire Hanocq
fille de Jacques et de Catherine Brancart, tous les deux natifs
et habitants de Sains lez Fressin, désireux de contracter
ensemble le mariage, ils avaient fait publier dans leur paroisse
les bans dudit futur mariage, et ayant découvert l’empêchement
dirimant de consanguinité au quatrième degré dont ils
sont encore parents, se retirent par devant votre grandeur
pour obtenir la dispense dudit empêchement dirimant.
Les raisons qui les motivent à demander cette grâce sont
qu’ils se sont vus depuis longtemps pour le mariage, que la
paroisse de Sains étant si petite, il n’y a pas quatre familles
dans la paroisse qui ne soient parents ou alliés aux suppliants,
que ladite Hanocq étant âgée de vingt-sept ans elle n’a eu
aucun autre parti qui la recherche au sujet du mariage,
ce que considéré, il plaise à votre grandeur accorder l’effet
de leur supplique ; et nous sommes de votre grandeur
les très humbles sujets
Sains, le 24 septembre
1753 Pierre Joseph Delépine
marque + de la dite
Marie Claire Hanocq
[NB : Un empêchement dirimant est un empêchement relatif à une condition dont le non-respect est sanctionné par la nullité du mariage]
–
Puis le dossier a été étudié par l’évêché de Boulogne :



Transcription du dossier de Dispense de Consanguinité
Dispense du 4ème degré
de consanguinité
Paroisse de Sains lez
Fressin 26 septembre 1753
Le vingt-cinquième jour du mois de septembre
de l’an mil sept cent cinquante-trois, en conséquence
d’une requête présentée à Monseigneur l’Evêque,
et par nous visée, en date du vingt-quatre de ce
présent mois pour informer de l’empêchement
qui se trouve au mariage qu’ont dessein de contracter
Pierre Delépine de la paroisse de Sains lez Fressin
et Marie Claire Hanocq de la même paroisse, des
raisons qu’ils ont de demander dispense dudit
empêchement et de l’âge desdites parties, ont
comparu devant nous, commissaire soussigné, les dites
parties, savoir ledit Pierre Delépine, âgé de
vingt-six ans et ladite Marie Claire Hanocq, âgée
de vingt-sept ans, accompagnés de Nicolas de
Wailly, Jean Brancart, Jacques Couvreur, et Pierre
Morand, leurs parents, demeurant dans la paroisse
dudit Sains, qui ont dit bien connaître les dites parties
et serment pris séparément des uns et des autres
de nous déclarer la vérité sur les faits dont ils
seront enquis, sur le rapport qu’ils nous ont fait et
les éclaircissements qu’ils nous ont donnés, nous avons
dressé l’arbre généalogique qui suit
d’Arthus Bodecot, souche commune, sont issus
Marguerite Bodecot 1 Jacqueline Bodecot mariée
mariée à Philippe à Adrien Hanocq
Delépine
Pierre Delépine 2 Pierre Hanocq
Jean Delépine 3 Jacques Hanocq
Pierre Delépine 4 Marie Claire Hanocq
qui veut épouser du mariage de laquelle
Marie Claire Hanocq il s’agit
Ainsi nous avons trouvé qu’il y a un empêchement
de consanguinité du quatre au quatrième degré entre ledit
Pierre Delépine et ladite Marie Claire Hanocq.
A l’égard des causes ou raisons qu’ils ont pour demander
la dispense dudit empêchement, ils nous ont déclaré que
ladite Marie Claire Hanocq est âgée de vingt-sept ans
sans avoir trouvé d’autre parti qui lui convient et que
le lieu de Sains est si petit que les habitants sont presque
tous parents ou alliés, ou conjoints par affinité spirituelle
et en outre qu’ils se sont vus familièrement en vue du
mariage pendant l’espace de six ou sept ans et comme
ladite Marie Claire Hanocq croit, selon la déclaration
qu’elle a faite, être enceinte de deux mois ou deux mois
et demi, il est à craindre que le public en sera si
scandalisé que s’ils ne se marient ensemble, elle ne
trouvera point à qui se marier, ce qui nous a été
certifié par les témoins cy-dessus nommés, qui ont
signé, à la réserve de ladite Hanocq et de Jean Brancart,
qui ont fait leur marque pour ne savoir écrire, ainsi
qu’ils l’ont déclaré.
marque + de la dite
Pierre Delépine Marie Claire Hanocq
N. de Wailly marque + dudit
Jean Brancart
Jaques Couvreur
P Morand
Cossart Doyen et curé de Comte
–
Enfin le mariage
Mais comme tout cela est bien loin maintenant. Monsieur le curé m’a sauvée et bientôt, je vais me marier avec Pierre.
Aujourd’hui, nous sommes le 6 octobre 1753 et nous venons de nous fiancer très officiellement.
Je suis maintenant vraiment certaine d’être enceinte de Pierre, mais mon honneur est sauvé.
Mardi 9 octobre 1753, c’est le grand jour, toutes les personnes qui m’ont aidées sont présentes, avec Pierre et moi, pour célébrer notre mariage.
Monsieur le curé commence à vieillir, mais il est bien là pour nous bénir. Mes parents sont à mes côtés, ma mère pleure une peu. Malheureusement les parents de Pierre sont déjà décédés.
Monsieur le curé parle de cette dispense qu’il a fallu demander, mais je veux oublier ces contrariétés, c’est le jour de notre mariage.
Nos témoins sont Joseph COUVREUR, l’époux d’une tante de Pierre, du côté de son père, Pierre MORAND, clerc de la paroisse, Noël TORCHY, mais surtout, mon petit frère Jean Baptiste HANOCQ, qui a vingt-trois ans et qui est encore garçon.

Transcription Acte de mariage de Pierre Delépine et Marie Claire Hanocq
Acte de mariage Pierre DELEPINE Marie Claire HANOCQ 9 octobre 1753 Sains les Fressin
L’an de grâce mil sept cent cinquante trois, le noeuf
d’octobre, après les fiançailles célébrées le six de ce mois,
et après la publication des bans du futur mariage,
publiés en cette paroisse le dimanche vingt trois de
septembre et les deux dimanches suivants, entre Pierre
Delépine, fils de feu Jean et de feue Marie Margueritte
Lefebvre, d’une part, et de Marie Claire Hanocq, fille de
Jacques et de Marie Catherine Brancart, d’autre part,
tous deux natifs et habitants de cette paroisse de Sains, et du
consentement de leurs parents, sans qu’il se soit fait opposition,
ni trouvé d’autre empêchement dirimant[?] que celuy de
consanguinité au quatrième degré dont ils ont obtenu
dispense de Monseigneur l’illustrissime et révérendissime
Evêque de Boulogne en date du vingt six de septembre,
signé dudit seigneur Evêque, du sieur [Cl?], secrétaire,
et insinué et contrôlé le même jour, signé du sieur
Dieuset; je soussigné, curé de cette paroisse, ai reçu
leurs consentements mutuels en mariage, et leur ai donné
la bénédiction nuptiale avec les cérémonies prescrites par
la Sainte Eglise, en présence de Joseph Couvreur, bel oncle
à l’époux et de Jean Baptiste Hanocq, frère de l’épouse,
de Pierre Morand, clerc de cette paroisse et de Pierre
Noël Torchy, natif de cette paroisse, et ils ont signé
avec moi, excepté l’épouse et Joseph Couvreur qui
ont dit ne savoir écrire, de ce interpellé, et ont mis
leurs marques ordinaires. Pierre Joseph Delépine
marque marque
de Marie + Claire de + Joseph Couvreur
Hanocq
JB Hanocq P Morand
PN Torchy EF Caron curé de Sains
–
C’était un beau mariage et puis, maintenant, je peux avoir notre enfant tranquillement.
Il voit le jour au printemps suivant, le 11 avril 1754 à Sains-lès-Fressin, bien-sûr.
Il est baptisé le jour même par notre curé CARON. Nous avons choisi pour parrain Louis Joseph LOISEL, et pour marraine Marie Angélique Célestine HANDOUCHE.
C’est un garçon à qui nous avons donné les prénoms de Pierre Joseph, Pierre, comme son père et Joseph, comme son parrain.
Son père est absent ce jour-là, mais c’est tout de même un joli baptême et je suis si heureuse que notre petit Pierre Joseph soit né en notre légitime mariage.

Transcription Acte de baptême Pierre Joseph Delépine
Acte de baptême Pierre Joseph DELEPINE 11 avril 1754 Sains les Fressin
L’an de grâce mil sept cent cinquante quatre,
le onzième d’avril, est né en cette paroisse
un garçon de mariage légitime de Pierre
Delépine et de Marie Claire Hanocq, et le
mesme jour, par moy soussigné, curé de cette
paroisse, a été baptisé, auquel on donna le
nom de Pierre Joseph, au baptême duquel
Louis Joseph Loisel a été parrain, et Marie
Angélique Célestine Handouche a été
marraine, et ils ont signé avec moy, le père
de l’enfant étant absent. L.J. Loisel
M A C Handouche
EF Caron prêtre Curé de Sains
–
Une vie de femme
J’ai un autre enfant deux ans plus tard. Marie Albertine Joseph est baptisée le 28 décembre 1756.
Le 6 mai 1758, est une date effroyable. Mère nous a quitté pour toujours. Je me souviens de son soutien en cette année 1753, si difficile pour moi. Père est seul maintenant.
Le 30 octobre 1758 j’ai eu la joie d’assister, à Sains-lès-Fressin, au mariage de mon petit frère Jean Baptiste avec Marie Jeanne LEFEBVRE.
Je suis alors enceinte de Jacques Joseph, mon troisième, qui voit le jour et qui est baptisé le 24 avril 1759.
Le 20 novembre 1761, nous avons perdu notre bon curé Ernest François CARON, âgé de soixante-sept ans. Quelle tristesse !
Et le 14 janvier 1763, c’est père qui s’éteint. Je suis seule maintenant avec mon époux et mes enfants. J’ai trente-six ans.
Quatre ans plus tard, nous arrive Marie Claire Joseph, qui nait le 5 juin 1767, à onze heures du soir. Elle ne reçoit le baptême que le lendemain 6 juin.
A la naissance de ma dernière, j’ai quarante-et-un ans et mon époux, Pierre, quarante ans. Nous travaillons beaucoup mais nous allons bien.
Le 26 janvier 1775, je suis effondrée, mon petit-frère Jean Baptiste décède à l’âge de quarante-quatre ans. J’ai quarante-huit ans et quarante-quatre ans c’est bien trop jeune…
Conclusion
Ainsi se termine l’histoire de Marie Claire, une femme du XVIIIe siècle, une femme sous l’ancien régime. Elle serait décédée vers 1789, mais on ne trouve pas trace de son décès, ni de celui de son époux à Sains-lès-Fressin. Elle est peut-être allée vieillir chez un de ses enfants, dans un autre village, ou les archives de Sains-lès-Fressin sont peut-être lacunaires au moment de la Révolution et du passage de responsabilité des curés vers les officiers d’état civil.
Certainement qu’un jour, au détour de mes recherches dans le Pas-de-Calais, je trouverai, soit son acte d’inhumation, soit son acte de décès dans les registres paroissiaux ou dans les registres d’état civil, d’un autre village.
Ce sera l’occasion d’un autre article, je vous le promets.